Petit manifeste par des temps de pandémie
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04 avril 2020 -
En tant que Collectif Malgré Tout, nous proposons dans ce « Petit manifeste » cinq pistes de réflexion et hypothèses pratiques à partager, pour celles et ceux qui seraient intéressé.e.s. Nous espérons que cela soit une contribution utile pour penser et agir dans l’obscurité de la complexité.

Ci-dessous, un extrait de l'article. Pour lire l'ensemble de l'article, extrêmement intéressant pour notre réflexion sur l'état du monde actuel, cliquez ici.

Merci aux auteurs de ce Petit manifeste.

Le retour des corps

Pendant les quarante dernières années, nous avons été les témoins du triomphe et de la domination incontestée du système néolibéral en tout lieu de la planète. Parmi les différentes tendances qui traversent ce type de système, une en particulier semble constituer la forma mentis de l’époque : celle qui consiste à considérer les corps comme un simple bruit de fond dérangeant le récit du pouvoir. Car les corps réels, toujours trop « lourds » et trop opaques, désirants et vivants, échappent aux logiques linéaires de prévisibilité. Depuis toujours, l’objectif poursuivi par les politiques et les pratiques propres au néolibéralisme visent à déterritorialiser ces corps, à les virtualiser, en faire une matière première manipulable, un « capital humain » à utiliser à son gré dans les circuits du marché. On exige d’eux qu’ils soient disciplinés, déplaçables sans critères, flexibles, prêts à s’adapter (leitmotiv de notre époque) aux nécessités déterminées par la structure macro-économique. Dans cette abstraction extrême, les corps des sans-papiers, les corps des chômeurs, les corps des « pas comme il faut », les corps noyés dans la Méditerranée, ou ceux des centres de rétention, bref les corps des surnuméraires deviennent de simples chiffres, à valeur nulle, sans aucune corporéité et donc, au fond, sans humanité.

Dans le monde technoscientifique, cette tendance s’exprime sous la forme d’un « tout est possible » qui ne reconnaît aucune limite biologique ou culturelle au désir pathologique de dérégulation organique. Il est désormais question d’augmentation des mécanismes du vivant, de la possibilité́ de vivre mille ans, voire de devenir immortels ! Il ne s’agit rien de moins que de la volonté de produire une vie post-organique dans laquelle on pourra dépasser les contraintes des corps, par nature trop imparfaits et trop fragiles.

C’est dans ce monde convaincu qu’il pourrait se débarrasser des limites propres au vivant qu’a surgi la pandémie. De manière catastrophique et sous l’effet de la menace, nous prenons subitement conscience que les corps sont de retour. Les voilà devenus, du jour au lendemain, les principaux sujets de la situation et des politiques mises en œuvre. Les corps se rappellent à nous. Et ce retour semble ouvrir métaphoriquement une nouvelle fenêtre depuis laquelle nous pouvons entrevoir plusieurs possibilités d’action. Tout d’abord, il nous faut bien constater que le pouvoir peut, quand il le veut, déployer les politiques nécessaires à la protection et à la sauvegarde du vivant. Le Roi est nu ! Dans la stupeur, les dirigeants de la finance mondiale ont compris que l’économie, leur monstre sacré, ne pouvait finalement pas se passer d’esclaves vivants pour fonctionner. Après avoir tenté de nous persuader que la seule « réalité » sérieuse de ce monde était déterminée par les exigences économiques, les gouvernants de (presque) toute la planète démontrent qu’il est possible d’agir autrement, quitte à mettre en déroute l’économie mondiale. Il s’agit d’une sorte d’aveu de la part de ceux qui avaient catégoriquement soutenu que toutes politiques (sociales, environnementales, sanitaires…) devaient forcément composer avec le « réalisme économique » érigé en Dieu autoritaire auquel on ne pouvait désobéir.

Il ne faudrait pas toutefois qu’une fiction en chasse une autre. À celle du néolibéralisme qui entretenait l’illusion d’une société composée d’individus sérialisés et autonomes, se substitue, ces dernières semaines, un autre récit imaginaire qui prétend que nous serions désormais tous embarqués « dans le même bateau ». Loin de nous l’idée de critiquer cette invitation à la solidarité. Ce serait néanmoins une erreur de croire que le caractère collectif de la menace viendrait comme par magie effacer les disparités entre les corps.

La classe sociale, le genre, la domination économique, la violence militaire ou l’oppression patriarcale sont autant de réalités qui situent nos corps de manière différente. Aussi, ne nous laissons pas bercer par ce romantisme du confinement qui vise, au son du clairon, à nous faire oublier ces différences.